Une autre manière de faire du cerf-volant

Romain Gary : Les Cerfs-volants, Gallimard 1980


Le monde romanesque de Romain Gary est, presqu'au fond, manichéen. Il y a les bons, et les autres. Les bons - ceux, en tout cas, que Gary regarde avec une sympathie bienveillante - ce sont les créateurs, ceux qui combattent l'absurdité des choses en fabriquant contre tous leurs doutes des objets d'artistes : des fétiches de l'espoir. Les autres ne sont pas forcément mauvais, ils sont même parfois plus courageux à s'engager dans les combats et injustices immédiats. Mais la sympathie de Gary est pour eux amère et dubitative, pleine d'aveux d'illusions - grandes causes et grands crimes faisant historiquement bon ménage. Il nomme les premiers (qu'il se refuse à canoniser) des enchanteurs ; les autres (jamais diaboliques) des hommes. Sans grand H car « l'Homme n'est encore qu'un pressentiment de lui-même : un jour il se fera.» Et ce sera grâce aux aspirations « à l'esthétique et à l'éthique » nourries par les enchanteurs.

Ambroise Fleury, facteur communal, est avant tout, dans ses temps libres, manufacteur de cerfs-volants. C'est un des enchanteurs de la nombreuse troupe Gary, avec Augustus Schröder, le fabricant de jouets musicaux d'Éducation européenne, le premier roman de Gary (1944) ; avec les saltimbanques Zaga des Enchanteurs (1973) ; avec Nadine la monteuse de films de La Vie devant soi (1975) ; avec les phénomènes de foire des Mangeurs d'étoiles (1966) ; avec le señor Galba de Clair de femme (1977) ; avec le pianiste Krajewski de Lady L. (1959) ; avec Sganarelle l'écrivain valet de l'écriture (Pour Sganarelle, 1965)

Les cerfs-volants qu'Ambroise Fleury fabrique et entraîne à voler sont des figures « issues de l'imagerie populaire » - qui s'avère être, au fil du roman, la réserve mêlée des merveilleux de l'étonnement et de l'aspiration : les cerfs-volants portent des noms affectueux comme Croquemuche, Batifol, Clopin-clopant, Patapouf, Zigomar, Palpitar, Aimable, Titube, Clapote, Popotin, Mimile, Quatremer, mais on trouve aussi Montaigne, Rabelais, Pascal, Jean-Jacques Rousseau, Diderot, Jaurès

Dans les grondements d'éveil de la Seconde Guerre Mondiale, Fleury fait voler « une belle colombe à deux têtes.» Puis il se met à travailler sur « une série d'encyclopédistes et d'humanistes.» Et les cerfs-volants, de simples jeux éoliens, se mettent à lutter au travers de la guerre et se font, plus efficacement que signaux mécaniques, signes. Ambroise Fleury fabrique un "Pétain" et s'arrange pour le faire lancer par un officier de la Wehrmacht : une photo est prise qui montre l'officier allemand tenant l'image de Pétain au bout d'une ficelle. Quelques jours après « la poignée de main historique entre Pétain et Hitler », il monte la scène en modèle et le fait reproduire à cent exemplaires qui iront porter partout dans le ciel de France une réclame glorieuse ou honteuse - selon qu'on ferme ou qu'on ouvre les yeux. Il laisse se casser la ficelle de cerfs-volants qui vont sombrer dans les forêts en apportant aux maquisards des informations sur l'occupant. Il fait grimper dans le ciel cinq cerfs-volants jaunes en configuration d'étoile, le lendemain de la rafle du Vel' d'Hiv. Plus tard, pour avoir aidé à sauver des enfants juifs de la déportation, il est lui-même envoyé à Buchenwald - où il fabrique et teste des cerfs-volants dont la grâce et la liberté portent la force d'âme des détenus, des cerfs-volants que les S.S. ramènent à leurs enfants. Jusqu'au jour où il est expédié à Auschwitz à cause, toujours, d'un cerf-volant.

Ambroise Fleury ; Ludo, son petit-fils ; Lila, l'aimée de Pologne séparée ; Bruno, le pianiste qui se fait pilote dans la R.A.F. ; Marcellin Duprat, l'autre enchanteur du livre, par ses talents de cuisinier et sa conception de la gastronomie Tous sont les véritables cerfs-volants que le titre du roman invite à contempler, des personnages ballottés dans les vents mauvais de l'Histoire, à la fois eux-mêmes et symboliques, à la fois figures de roman cousues-collées et le meilleur de nous.

Gary l'enchanteur est aux commandes et prend sa revanche. Pilote et héros de la seconde guerre mondiale ; puis diplomate ; puis journaliste ; puis membre d'un gouvernement malgré son « goût de l'absolu aux lèvres » Gary jugeait n'avoir pas eu le talent de créateur suffisant dans chacune de ces « vies bien remplies » pour transformer la stupidité du malheur. Le 2 décembre 1980, huit mois après la parution des Cerfs-volants, il se suicidait. Pourtant par sa seule vie de romancier Gary avait réussi. On ne peut refermer un de ses livres sans être convaincu que se laisser enchanter par lui n'est pas se perdre.


Jean-François Hangouët